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Réflexions et commentaires sur l’adoption

par Linda Filosa-Piquette

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Nous sommes le 8 novembre, Il y a quatre ans jour pour jour, mon mari Benoît et moi partions pour la ville de Cali (Chiquitines) en Colombie afin d’adopter nos trois premiers enfants ! Nous avons aujourd’hui quatre enfants. Caroline, la petite dernière, fut adoptée par l’intermédiaire de CRAN (à Bogota) en janvier 2001. Lorsque nous nous sommes mariés, il y a dix ans, notre « futur » était déjà tout planifié. Nous voulions débuter notre famille rapidement en espérant avoir de trois à cinq enfants à 2 ans d’intervalle et… contre toute attente, la vie en avait décidé tout autrement. Ayant des amis colombiens, nous nous sommes inscrit avec Soleil des Nations dans l’espoir d’avoir un enfant le plus jeune possible. À cette époque, l’attente était très longue pour un bébé et c’est alors que Francine Alarie commença à nous parler de la possibilité d’adopter une fratrie. Nous n’avions jamais envisagé d’adopter des enfants plus vieux, encore moins plusieurs enfant en même temps ! Néanmoins, cette idée fit graduellement son chemin. Pour moi, la décision d’adopter fut prise seulement après plusieurs longues et douloureuses « phases ». La première « phase » fut d’accepter et d’assumer le fait que nous n’aurions pas nos enfants de la manière planifiée, c’est-à-dire à travers le processus naturel de la grossesse, l’accouchement, etc… La « phase » suivante fut d’accepter le fait que notre bébé nous arriverait par adoption. Nous étions maintenant confrontés à une autre « phase », celle d’accepter l’idée d’adopter des enfants plus vieux. Admettons-le, nous avions des inquiétudes au départ : serions-nous capables d’élever trois enfants plus vieux en même temps ? Qu’adviendrait-il de notre désir « frustré »de cajoler un bébé ? Et finalement, j’ai un peu honte d’admettre que nous étions inquiets de savoir comment les gens réagiraient… Plusieurs personnes de notre entourage n’étaient pas très enthousiastes à cette idée. Ils nous considéraient comme un peu fous de même envisager une telle possibilité. En dépit de toutes ces réactions initiales, nous avions le sentiment profond que c’était la bonne chose à faire pour nous. Nous avions toujours voulu une grande famille et nous nous sentions confortables en présence de jeunes enfants. J’ai enseigné pendant plusieurs années et Benoît traite des enfants régulièrement dans sa pratique. Nous avons tous les deux de grandes familles au sens large c’est-à-dire que nous sommes proches de nos parents, frères, sœurs, oncles tantes, etc. Nous avons donc ultimement écouté notre cœur et non pas les opinions d’autres personnes. Une leçon importante que j’ai tirée de tout le processus d’adoption est que c’est une bonne chose d’obtenir des conseils et du support de la part de parents et amis, mais ce qui compte le plus en bout de ligne, c’est que vous devez avoir confiance dans vos propres sentiments et convictions. Nous avons eu la chance de rencontrer un couple qui avait adopté trois enfants de Chiquitines quelques mois avant nous et, encore aujourd’hui, leur aide et leurs conseils sont toujours appréciés. Nous nous rendons souvent compte que nous faisons face aux mêmes défis. Cependant, chacun de leurs enfants est unique à sa façon, comme chacun des nôtres l’est aussi. On ne peut pas se dire : cette famille a eu tel problème dans telle situation alors j’aurai forcément le même problème dans la même situation. Chaque enfant, chaque famille et chaque adoption peut, à bien des égards, être semblable tout en étant différent. En dépit de nos inquiétudes, nous étions fascinés à la vue de ces trois jolis minois. Chaque fois que nous appelions Francine ou Martine, ils nous rassuraient en nous disant : « Regardez dans leurs yeux… tout ira bien ! » Et à chaque fois, ça marchait, mes craintes s’apaisaient. Au moment de monter dans l’avion, je sentais une grande paix intérieure qui dissipait toutes mes peurs. Cela fait maintenant quatre ans. Nos enfants ont onze, dix, sept, et deux ans. Il y a effectivement eu des périodes où nous nous sentions débordés. Nous avons dû relever de nombreux défis. Plusieurs de ces « murs à abattre » l’ont été face à un système d’éducation qui souhaite que chaque enfant passe dans le même joli petit moule… et gare à celui qui ne puisse s’y conformer. Le système bloque et … plus ou pas de recours ou ressources pour lui ( ou vous ). Notre fille aînée, en particulier, a demandé beaucoup de temps et de patience avant de se sentir confortable. Chacun de nos enfant a sa propre personnalité et cela a pris un certain temps avant que nous puissions vivre comme « en famille ». Tout cela étant dit, je peux franchement dire que notre décision d’adopter nos quatre enfants fut la meilleure décision que nous ayons jamais prise. Nos enfants nous apportent un bonheur incroyable. Nous aimons les voir grandir et changer. Tous ces défis relevés ont fait de nous de meilleures personnes et de meilleurs parents. Nous formons un couple encore plus uni et encore plus convaincu dans ses décisions et ses habiletés à réagir à différentes situations. J’ai appris qu’on ne pouvait tout planifier et que la vie vient avec son lot de surprises. Il est préférable de voir ces « surprises » comme des opportunités pour apprendre et ainsi ajouter à notre boîte à outils pour faire face à de nouvelles « surprises ». Ainsi, nous ne nous tournons plus aussi souvent qu’auparavant vers les autres pour des conseils. Nous nous tournons plus l’un vers l’autre en tant que couple. J’ai appris à voir le monde à travers les yeux d’une personne de couleur ( nos trois aînés ont la peau foncée ) et cela m’a rendu plus perspicace tout en me donnant une perspective différente de la vie. Dans les dernières années, et plus particulièrement depuis que je fais du bénévolat pour Soleil des Nations, j’ai entendu plusieurs personnes exprimer ce que j’interprète comme des malentendus ou des préjudices face à l’adoption. En voici quelques uns : • Les gens qui décident d’adopter des enfants plus vieux sont des « saints ». On m’a traité de « Mère Térésa » à plusieurs reprises. Naturellement, rien n’est moins vrai ! En général, ceux qui adoptent des enfants le font surtout en pensant à eux, pour se faire plaisir. Adopter strictement pour sauver un enfant de la misère, c’est selon moi, faire fausse route. Un enfant adopté n’est pas une « chose » ou un « projet » qu’on veut mener à terme. Un enfant devrait être adopté parce que vous désirez partager votre vie, votre amour avec lui. De plus, ceux qui adoptent croient probablement un peu plus en eux et sont confiants que tout ira pour le mieux dans la vie. Même si on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, je souhaite que mes enfants vivent une vie remplie d’amour, de santé et de bonheur et je crois que ce que je leur apporterai leur donnera toutes les chances d’atteindre ces objectifs. Qu’ils soient mes enfants biologiques ou qu’ils aient été adoptés à 2 mois ou à 6 ans ne devrait pas faire de différence. • Ces enfants que vous adoptez sont si chanceux ou encore « pauvres enfants, ils font tellement pitié». Nos enfants ne devraient pas faire l’objet de la pitié des gens ou encore moins se sentir privilégiés d’avoir été « sauvés » par nous. Ce sont des enfants comme tous les autres qui ont passé les premiers mois ou années de leur vie dans des circonstances particulières. Nous savons que nos enfants nous aiment et nous apprécient mais, comme tous les enfants, ils peuvent parfois être un peu égoïstes ou encore, prendre certaines choses pour acquises avec leurs parents. • Mon enfant ne sera pas traité de façon différente à cause de son apparence ou de la couleur de sa peau. Malheureusement, le racisme existe encore de nos jours ! Nous avons personnellement la chance de vivre dans un milieu multi-culturel, mais malgré cela, nous avons vécu certains formes de racisme à plusieurs reprises. Dans certains cas, cela se manifeste de façon ouverte et évidente alors que dans d’autres situations, c’est plus subtil. Je crois que de se fermer les yeux sur une telle réalité en se disant : mon fils ou ma fille est encore jeune, il ou elle ne s’en est pas rendu compte, serait dommageable pour eux. À la maison, nous en discutons ouvertement en mettant l’accent sur les attitudes à prendre dans de telles situations. Naturellement, on ne peut avoir réponse à tout mais je crois qu’il est de mon devoir de reconnaître que cela existe et d’être attentive aux réactions de mes enfants. • Ma famille ou mon enfant sera parfait ! Être parent est très gratifiant mais, en même temps, exigeant. On ne devrait pas se fixer d’attentes ou d’objectifs irréalistes sur ce que sera notre famille. Avec le temps, nos enfants ont acquis plusieurs de nos valeurs ou même certains traits de notre caractère. Cependant, ils sont en même temps très différents de nous. Chacun d’eux s’est bâti, à son insu, une personnalité qui lui est propre en assimilant ce que son environnement lui procurait comme stimulis. Nous croyons que nous avons une famille merveilleuse mais rien n’est parfait en ce bas monde. Se lancer dans un projet d’adoption avec une idée trop arrêtée sur ce que seront vos sentiments, sur la façon dont le voyage se déroulera, sur la réaction initiale de votre ou vos enfants, etc., pourrait mener à certaines déceptions ou encore causer beaucoup de stress inutile. • Les enfants adoptés plus vieux ne s’attacheront pas autant à vous, ne se sentiront pas « vôtres ». Je peux dire que, dans mon cas personnel, cette affirmation est fausse. Nos enfants plus âgés ne sont pas moins attachés à nous que notre plus jeune, adoptée à l’âge de trois mois. Je me considérais déjà comblée lors des deux occasions où j’ai vu mes enfants pour la première fois. Malgré cela, mes sentiments envers eux n’ont cessé de croître depuis ce temps. Avec les années, nos quatre enfants vieillissent et leur individualité ressort. Cela rend la tâche des parents plus complexe tout en n’empêchant pas notre amour de s’intensifier. C’est ici que l’expression « amour inconditionnel » prend tout son sens. C’est quelque chose qu’on doit laisser mûrir, grandir. Pour ce qui est de savoir si nos enfants sont « nôtres », nous les sentons « nôtres » dans la mesure où, comme dans toutes les familles, ils ont assimilé certaines de nos valeurs mais ils ne sont pas « nôtres » dans la mesure où chaque être n’appartient à personne. Dans le fond, ce sont des individus qui partagent leur vie avec nous, ils n’appartiennent qu’à eux-mêmes. Et maintenant, quelques petits conseils : • Gardez votre esprit ouvert à de nouvelles possibilités dans votre projet d’adoption. Ne vous privez pas de la merveilleuse expérience d’avoir une famille en vous imposant des critères trop stricts en ce qui à trait au sexe, à la couleur de la peau ou à l’âge des enfants que vous souhaitez avoir. Peut-être que votre enfant sera un peu plus âgé ou sa peau un peu plus foncée que vous l’auriez souhaité ou encore, peut-être que votre famille « idéale » incluant un garçon et une fille finira par être une famille de trois garçons. Il faut laisser une certaine part au hasard (certains diront à la providence ) dans la vie. En saisissant ces opportunités, on peut se servir de ces expériences pour se grandir et mieux se connaître soi-même. Bien qu’il y ait ressenti de l’amour pour la première fois de sa vie, mon fils aîné nous a souvent décrit à quel point il a trouvé difficile de voir partir d’autres enfants quand il était à Chiquitines. C’était toujours frustrant et douloureux de voir des amis partir avec leur nouvelle famille… alors que lui devait rester encore. Pourquoi lui, pourquoi pas moi, je suis un bon garçon ! À ce jeune garçon, élève studieux, frère dévoué, capitaine de son équipe de hockey, etc. … Je répondais qu’il n’avait rien fait de mal et que sa destinée était d’être avec nous. Nous étions dus pour être tous unis et former notre famille. C’était écrit dans le ciel ! La triste réalité était qu’il était déjà trop vieux à sept ans pour être adopté facilement. Ajoutez à cela le fait qu’il avait la peau foncée et qu’il avait une jeune sœur et un jeune frère. En d’autres mots, il avait tout contre lui pour être adoptable. Des situations semblables se répètent tous les jours dans un orphelinat comme Chiquitines où on doit se battre constamment pour tenter de placer des fratries. Ces pensées me brisent le cœur. Mon fils nous parle souvent des amis laissés derrière et il dit souhaiter qu’ils aient pu trouver une belle famille pour eux aussi. Notre famille est donc devenue ce qu’elle est d’une façon un peu inattendue si on peut dire. Des petits poupons que l’on espérait au début, nous nous sommes retrouvés avec quatre merveilleux enfants un peu plus rapidement que prévu. Cependant, en les regardant aujourd’hui, nous croyons sincèrement que nous étions effectivement dus pour être tous ensemble. Mon conjoint et moi nous estimons privilégiés d’avoir à partager nos vies avec ces petits êtres merveilleux. Nous nous sentons comblés à un point que nous n’aurions jamais imaginé. Nous nous aimons les uns les autres comme personne d’autre ne peut nous aimer. Nous nous connaissons les uns les autres comme personne d’autre ne nous connaît. Le lien qui nous unit est plus fort que tout. Nous formons aujourd’hui une famille (oui, une vraie famille !), nous sommes heureux ensemble et c’est tout ce qui importe vraiment !

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